Économie : « Nous devons passer de l’ambition à l’action », le défi industriel posé au sommet d’Alamein
Réuni du 2 au 4 octobre 2026 en Égypte, le premier Alamein Africa Forum a rassemblé des dirigeants africains, des institutions financières et des acteurs du secteur privé autour d’un objectif : transformer les ambitions d’intégration économique en investissements concrets. Entrepreneurs et plusieurs responsables de l’Union africaine ont appelé à accélérer l’industrialisation, le commerce intra-africain et la réalisation des projets régionaux.
L’Afrique ne manque pas de stratégies économiques. De l’Agenda 2063 de l’Union africaine à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), les cadres politiques destinés à transformer les économies du continent existent. Le défi demeure celui de leur mise en œuvre.
C’est le message qui a dominé le premier Alamein Africa Forum, organisé du 2 au 4 octobre 2026 dans la ville de Nouvelle Alamein, sur la côte méditerranéenne égyptienne. Selon les autorités égyptiennes, environ 1 500 participants, parmi lesquels des responsables politiques, des investisseurs, des représentants d’institutions financières et des dirigeants d’entreprises, ont pris part aux échanges.
Le rendez-vous a notamment réuni le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le président burundais Évariste Ndayishimiye, qui préside l’Union africaine, le président de la Commission de l’Union africaine Mahmoud Ali Youssouf, le président d’Afreximbank George Elombi et l’industriel nigérian Aliko Dangote.
Coorganisé par l’Égypte, l’Union africaine, l’Agence de développement de l’Union africaine (AUDA-NEPAD) et la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), le forum ambitionne de devenir un rendez-vous biennal consacré à l’investissement et aux partenariats économiques sur le continent.
Mais derrière la présence de hauts responsables et les ambitions affichées, une question domine : comment faire en sorte que les accords, les financements et les projets annoncés se traduisent effectivement par des usines, des emplois et une hausse de la production africaine ?
L’Afrique doit produire davantage
Parmi les interventions marquantes figure celle d’Aliko Dangote, président-directeur général du groupe industriel éponyme. L’homme d’affaires nigérian a défendu une approche du développement fondée sur la transformation des ressources naturelles et l’élargissement des capacités industrielles africaines.
Dans son intervention rapportée par l’Union africaine, il a insisté sur la nécessité de dépasser une vision de la croissance limitée à l’évolution du produit intérieur brut.
La question centrale, selon lui, est de savoir ce que les économies africaines produisent réellement, quelle valeur elles créent sur leur territoire, combien d’emplois productifs elles génèrent et dans quelle mesure elles renforcent leur résilience économique.
Cette approche met en lumière une contradiction persistante : plusieurs pays africains exportent des matières premières tout en important des produits transformés à partir de ces mêmes ressources.
La transformation locale des produits agricoles, le raffinage, la production d’engrais, les matériaux de construction et la fabrication de composants industriels figurent parmi les secteurs susceptibles de renforcer les chaînes de valeur africaines.
Pour Dangote, la ZLECAf doit être considérée non seulement comme un accord commercial, mais aussi comme une infrastructure économique capable de donner aux entreprises un marché suffisamment vaste pour justifier des investissements industriels importants.
Une usine qui dessert quelques dizaines de millions de consommateurs ne présente pas nécessairement les mêmes perspectives qu’un site de production capable d’accéder à plusieurs centaines de millions de clients sur le continent.
Mais cet élargissement du marché suppose de lever les obstacles qui fragmentent encore les économies africaines : procédures douanières, différences réglementaires, coûts de transport, insuffisance des corridors logistiques et difficultés de paiement transfrontalier.
L’industriel a également insisté sur l’importance de l’énergie. Sans électricité fiable et abordable, les entreprises industrielles africaines risquent de rester désavantagées face à des concurrents bénéficiant d’infrastructures plus performantes.
Son message est donc autant industriel que commercial : l’Afrique doit pouvoir transformer ses ressources, produire davantage de biens manufacturés et vendre ces produits sur des marchés régionaux mieux intégrés.
L’Union africaine réclame des projets, pas seulement des déclarations
Le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a lui aussi placé l’exécution au cœur du débat.
Selon le compte rendu officiel de l’Union africaine, il a souligné que le continent ne manquait ni de vision ni d’ambition, mais qu’il devait mieux traduire ses stratégies en projets bien préparés, financés et réalisés.
Le président burundais Évariste Ndayishimiye a, pour sa part, insisté sur le paradoxe d’un continent riche en ressources, mais dont les capacités de transformation restent insuffisantes.
Il a appelé à passer de partenariats principalement diplomatiques à des partenariats économiques, d’investissement et de production.
Cette distinction est essentielle. Un accord de coopération ne devient une réussite économique que lorsqu’il débouche sur des opérations concrètes : une infrastructure construite, une usine financée, une chaîne d’approvisionnement créée ou une entreprise qui accède à un nouveau marché.
Pour renforcer le suivi, Évariste Ndayishimiye a proposé la mise en place d’un tableau de bord africain consacré à l’investissement et à l’exécution des projets stratégiques. Celui-ci permettrait de suivre les projets, les financements, les responsabilités, les échéances et les résultats mesurables.
Une telle initiative pourrait contribuer à améliorer la transparence et à identifier les projets bloqués. Son efficacité dépendrait toutefois de la disponibilité de données fiables et de la capacité des institutions concernées à actualiser les informations.
L’industrialisation a besoin de financements et d’infrastructures
La transformation industrielle nécessite des investissements importants, souvent engagés sur plusieurs années avant de produire des revenus. Or, les entreprises africaines rencontrent des difficultés pour obtenir des financements de longue durée à des conditions adaptées.
Le forum a donc mis en avant la nécessité de mobiliser davantage de capitaux privés, de renforcer les partenariats public-privé et d’améliorer la préparation des projets destinés aux investisseurs.
Nardos Bekele-Thomas, directrice générale de l’AUDA-NEPAD, a notamment plaidé pour un passage plus rapide de la préparation des projets à leur financement effectif.
Elle a appelé à renforcer la coopération entre les gouvernements et les entreprises, à développer les projets régionaux et à mieux mobiliser les ressources financières africaines, notamment celles des fonds de pension et des fonds souverains.
L’enjeu est de permettre aux projets de franchir les étapes qui séparent une idée d’un investissement réalisable : études de faisabilité, structuration financière, garanties, autorisations et accord des investisseurs.
Les infrastructures régionales sont particulièrement concernées. Une route, un corridor ferroviaire, un réseau énergétique ou une plateforme logistique reliant plusieurs pays peut faciliter le commerce et réduire les coûts de production. Mais la réalisation de ces projets nécessite une coordination entre les États, des règles compatibles et une répartition claire des responsabilités.
Le financement ne doit pas non plus être envisagé uniquement du point de vue des grands groupes. Les petites et moyennes entreprises ont besoin de capitaux pour moderniser leurs équipements, recruter, innover et participer aux chaînes de valeur régionales.
Sans leur participation, l’intégration économique risque de profiter principalement aux entreprises déjà bien établies, alors qu’une grande partie du potentiel de création d’emplois réside dans le développement d’un tissu entrepreneurial plus large.
L’automobile, un exemple de chaîne de valeur continentale
L’industrie automobile a figuré parmi les secteurs examinés à Alamein. Le ministre égyptien de l’Investissement et du Commerce extérieur, Mohamed Farid, a appelé à mieux relier les capacités industrielles des pays africains, les zones de production, les corridors logistiques, les financements et les marchés.
Il a notamment défendu une cartographie des capacités industrielles et technologiques du continent afin d’identifier les maillons manquants dans les chaînes de production.
L’objectif est de repérer les possibilités d’investissement dans les composants, les équipements et les technologies, plutôt que de considérer chaque marché national comme un espace industriel isolé.
Le ministre égyptien de l’Industrie, Khaled Hashem, a également présenté l’intérêt d’une initiative d’intégration industrielle africaine destinée à encourager les investissements conjoints, la fabrication locale et les échanges de produits fabriqués dans le cadre de partenariats africains.
L’automobile illustre les possibilités de cette approche. La production d’un véhicule fait intervenir de nombreux métiers et fournisseurs : composants mécaniques, électronique, pneumatiques, matériaux, assemblage et logistique.
Tous les pays africains ne sont pas appelés à développer l’ensemble de ces activités. En revanche, une meilleure coordination régionale pourrait permettre à différents pays de se spécialiser et de participer à une même chaîne de valeur.
Il reste à démontrer que ces projets pourront atteindre une échelle suffisante, attirer des investissements durables et résister à la concurrence internationale. La volonté politique constitue un point de départ, pas une garantie de rentabilité.
Le secteur privé, moteur de croissance ou bénéficiaire des politiques publiques ?
Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a souligné l’importance du secteur privé dans la croissance et la création d’emplois. Il a appelé à renforcer les liens entre les entreprises africaines, à améliorer l’information sur les débouchés commerciaux et à faciliter les partenariats transfrontaliers.
Cette orientation pose néanmoins la question du rôle des États.
Les gouvernements doivent fournir des infrastructures, garantir la prévisibilité des règles, faciliter les échanges et veiller à ce que les investissements respectent les obligations fiscales, sociales et environnementales. Les entreprises, de leur côté, doivent investir, innover, améliorer leur productivité et créer des emplois durables.
Le succès des partenariats public-privé dépendra donc de leur transparence et de leur capacité à produire des résultats mesurables. Les annonces d’investissement doivent être distinguées des financements effectivement engagés, tout comme les accords préliminaires doivent être distingués des projets entrés en phase de réalisation.
Le forum n’a pas seulement posé la question de l’attractivité de l’Afrique. Il a également mis en évidence la nécessité d’améliorer les conditions dans lesquelles les entreprises peuvent produire, exporter et se développer à l’échelle du continent.
Le prochain rendez-vous devra rendre des comptes
L’Alamein Africa Forum a vocation à revenir tous les deux ans. Cette périodicité offre une occasion de mesurer les progrès accomplis entre deux éditions.
L’Union africaine a clairement formulé cette exigence : les engagements doivent déboucher sur des projets, les projets doivent trouver leur financement et les financements doivent produire des résultats.
Pour les prochaines années, plusieurs indicateurs permettront d’évaluer les progrès : nombre de projets ayant atteint leur clôture financière, investissements effectivement réalisés, infrastructures achevées, augmentation des échanges intra-africains, développement des chaînes de valeur et emplois créés.
Le forum d’Alamein ne peut à lui seul résoudre les difficultés structurelles de l’économie africaine. Il peut cependant contribuer à rapprocher les décideurs, les institutions financières et les entreprises, à condition que cette coopération soit suivie d’actions vérifiables.
Le continent possède des ressources naturelles considérables, un marché en expansion et une population jeune. Mais ces atouts ne garantissent pas automatiquement une industrialisation réussie.
La véritable question est désormais celle de l’exécution : les projets seront-ils financés, les infrastructures livrées et les entreprises capables de produire davantage ?
L’Afrique n’a pas seulement besoin de mobiliser des capitaux. Elle doit aussi créer les conditions permettant à ces capitaux de devenir des capacités industrielles, des emplois et des échanges commerciaux plus dynamiques.
C’est à cette aune que devra être évaluée l’ambition affichée à Alamein : non pas au nombre de dirigeants réunis, mais à la transformation économique que leurs engagements permettront effectivement de produire.
Esther Bagourdo



