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jeudi, octobre 15, 2026
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Niger : Eviter à tout prix la malédiction du pétrole

Niger : Eviter à tout prix la malédiction du pétrole

​Alors que le Niger enregistre des chiffres de production historiques grâce au gisement d’Agadem et aux ambitions prometteuses du projet Kafra avec l’Algérie, le pays fait face à des tensions d’approvisionnement paradoxales sur son marché intérieur. Entre un déficit accumulé de près de 200 millions de litres de supercarburant en 2026, la tentation de revaloriser les prix à la pompe pour contrer la fuite vers les pays voisins et la volonté ferme du gouvernement de maintenir les tarifs pour protéger les ménages, Niamey se trouve à un tournant stratégique. Face aux craintes que le décalage offre-demande ne soit que l’arbre qui cache la forêt, les autorités mettent en place un comité d’enquête tandis que des voix se prononcent en faveur d’un audit général du secteur. De la gestion de la SORAZ et de l’export via Sèmè-Podji aux leçons tirées des trajectoires libyenne, nigériane ou vénézuélienne, décryptage d’un défi majeur :transformer la manne pétrolière en levier de prospérité durable sans tomber dans le piège de la malédiction des ressources.

​Offre, demande et arbitrages tarifaires : l’équation complexe du carburant au Niger

​Sur le terrain, les tensions d’approvisionnement en carburant suscitent des inquiétudes légitimes au sein de la population nigérienne. Lors de la première session extraordinaire du Conseil Consultatif de la Refondation (CCR), tenue les 5 et 6 octobre 2026, le ministre du Pétrole, Amadou Tini, a présenté des chiffres révélateurs sur le déséquilibre entre l’offre et la demande : sur les huit premiers mois de l’année 2026, le pays enregistre un déficit accumulé de 196,62 millions de litres de supercarburant et de 52,60 millions de litres de gasoil.

​Face à ce diagnostic, le CCR a recommandé, à l’issue de ses travaux le 6 octobre 2026, d’envisager une augmentation du prix des hydrocarbures « dans des proportions raisonnables » afin de résorber les pressions sur le marché. Toutefois, lors du Conseil des ministres du vendredi 9 octobre 2026, présidé par le Général d’armée Abdourahamane Tiani, le gouvernement a tranché en faveur du maintien des tarifs à la pompe (499 FCFA le litre de Super et 618 FCFA le litre de Gasoil). L’exécutif entend ainsi préserver le pouvoir d’achat des ménages tout en déclarant une guerre ferme aux réseaux de fraude et de fuite transfrontalière alimentés par ce différentiel de prix avec les pays voisins.

​Au-delà du bilan comptable : comité d’évaluation et appel à un audit général

​Cependant, pour de nombreux analystes et acteurs de la société civile, le simple fossé statistique entre l’offre et la demande pourrait n’être que la partie émergée de l’iceberg ou disons l’arbre qui cache la forêt de failles de gestion plus profondes.

​Pour faire toute la lumière sur ces dysfonctionnements et clarifier la réalité des flux, le gouvernement a décidé de mettre en place un comité ad hoc/groupe de travail d’évaluation chargé d’examiner en profondeur les causes réelles des blocages d’approvisionnement. Parallèlement, des voix s’élèvent de plus en plus au sein de l’opinion publique pour réclamer un audit complet et indépendant de l’ensemble du secteur pétrolier (incluant la SONIDEP, la SORAZ et les circuits de distribution). L’objectif affiché ici est d’assainir le secteur et de garantir une transparence totale sur la gestion de l’or noir nigérien.

​Production d’Agadem, capacité de la SORAZ et l’axe stratégique de Kafra

​Pour répondre aux besoins d’une économie en mutation, le Niger s’appuie sur une structure de production et de raffinage déjà établie, renforcée par de nouvelles perspectives d’exploration. D’une part, on a le bloc d’Agadem et la SORAZ, exploités en partenariat avec le géant chinois China National Petroleum Corporation (CNPC). Le gisement d’Agadem, faut-il le souligner, a vu sa production passer d’un niveau historique de 20 000 barils par jour à une capacité atteignant désormais 110 000 barils par jour grâce à l’extension du projet. Sur cette production, la Société de Raffinage de Zinder (SORAZ) traite environ 20 000 barils par jour prioritairement pour la consommation nationale, tandis que le surplus (environ 90 000 barils par jour) est destiné à l’exportation via le pipeline géant reliant le site au port de Sèmè-Podji au Bénin. De l’autre, il y a le projet Kafra (Niger-Algérie). Sur le plan de la recherche prospective, le lancement officiel le 13 août 2026 du projet de forage d’exploration Kafra Sud-Est 1 (dans la région d’Agadez, à la frontière algérienne), opéré en partenariat avec la société algérienne Sonatrach (via sa filiale SIPEX), ouvre de nouvelles ambitions. Avec un potentiel estimé à plus de 260 millions de barils, ce projet pourrait à terme générer une production additionnelle allant jusqu’à 90 000 barils par jour, consolidant la souveraineté énergétique du Niger.

​Leçons tirées d’Afrique et d’ailleurs

​L’enjeu central pour le Niger consiste désormais à s’assurer que ces volumes de production inédits profitent réellement à l’économie nationale au lieu d’engendrer des dysfonctionnements structurels. Le concept de la « malédiction du pétrole » (ou syndrome hollandais) illustre la manière dont l’extraction massive d’or noir ou de minerais précieux peut déstabiliser un pays en étouffant les autres secteurs (agriculture, industrie locale) et en alimentant la corruption et les inégalités. Plusieurs nations fournissent des exemples frappants de ces dérives. C’est le cas de la Libye où malgré les plus vastes réserves d’Afrique, la dépendance exclusive au pétrole associée à des crises politiques aiguës y a provoqué des pénuries récurrentes, des luttes de contrôle des rentes et une instabilité chronique. C’est aussi le cas d’un autre voisin nigérien, à savoir le Nigéria. Premier producteur de pétrole brut du continent, ce pays a longtemps souffert du manque de capacité de raffinage local, de la fuite des capitaux, des désastres environnementaux et des conflits dans le Delta du Niger ainsi que de pénuries régulières à la pompe. Plus loin du Niger, il y a le cas du Venezuela. Possesseur des plus grandes réserves mondiales, le pays de Hugo Chavez a vu son économie s’effondrer sous le poids de la monoculture pétrolière et de la mauvaise gestion financière. On ne peut pas ne pas évoquer aussi la République Démocratique du Congo (RDC) où la richesse exceptionnelle de son sous-sol (cobalt, coltan, cuivre) alimente des conflits armés et la contrebande transfrontalière plutôt qu’un développement inclusif.

​En définitive, les turbulences actuelles sur le marché intérieur des carburants ne doivent pas être perçues comme une simple crise d’approvisionnement passagère, mais comme un véritable avertissement pour l’avenir économique du Niger. Les décisions récentes (qu’il s’agisse de la création du comité d’évaluation, du maintien souverain des prix sociaux à la pompe ou de la perspective d’un audit approfondi de la chaîne pétrolière) montrent que les autorités ont conscience qu’aucun flou de gestion ne sera toléré. À l’heure où les projets d’envergure comme Agadem et Kafra positionnent le Niger parmi les acteurs pétroliers stratégiques du continent, la clé du succès résidera dans la capacité de l’État à conjuguer transparence institutionnelle, traque sans concession de la contrebande et réinvestissement massif des rentes pétrolières dans les secteurs vitaux (agriculture, éducation, santé). C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que Niamey saura déjouer les pièges historiques du paradoxe de l’abondance pour transformer définitivement l’or noir en un moteur incontestable d’émancipation et de prospérité nationale.

Oumarou Kané

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